Une journée sur la terre - 2. Les Jardins d’Éros

Auteur : Girodias, Maurice

collection :

date de parution : 1990

Mémoires.

14 × 21 cm. 544 p.

Hors collection.

Épuisé.

Un kamikaze de l’édition Qunad on voit aujourd’hui aux éventaires des libraires Miller et Sade, Ulysse et Lolita, on a du mal à imaginer ce qu’était la censure dans l’édition jusqu’à la fin des années 60. Les moins de quarante ans ne peuvent se souvenir des multiples procès pour “outrage aux mœurs par la voie du livre” faits à des écrits infiniment moins vulgaires et outrageants que les films “hard” des télévisions, ni n’imagniner que Miller ou Nabokov auraient pensé que les Tropiques et Lolita seraient publiés en Amérique de leur vivant. En effet, c’est dans les pays anglo-saxons que la répression de ce qu’on appelle la “pornographie” eut longtemps son système le plus draconien, même si, en France, c’est sous le gouvernement de la SFIO qu’on revint à des lois plus strictes aboutissant à des poursuites contre Jean-Jacques Pauvert ou Régine Deforges dans un dernier sursaut de défense de la morale. Intitulée Une journée sur la terre, l’autobiographie de Maurice Girodias – dont les deux premiers tomes paraissent aux Éditions de la Différence – est un véritable livre sur l’histoire des mœurs de notre temps à travers les dernières années de la “censure morale” racontée par un éditeur pas comme les autres. Un éditeur de ce qu’on nommait, en baissant les yeux et la voix, de livres “sous le manteau”. De la pornographie... Mais oui. Un éditeur-aventurier, un éditeur-découvreur, un éditeur qui prenait des risques, un éditeur-kamikaze – race en voie d’extinction ! – et qui fut le premier à publier en langue anglaise Henry Miller, William Burroughs, Donleavy, Lolita de Nabokov, et Watt de Beckett,des traductions de Jean Genet, de Georges Bataille, de Pauline Réage, de Raymond Queneau (Zazie dans le métro, traduit en anglais par son frère Eric), mais qui fut aussi avec Bataille le fondateur de la revue Critique (12 numéros) et qui publia en langue française Alexis Zorba, de Kazantzaki (dont aucun critique ne parla alors), Dieu d’eau, de Marcel Griaule, une petite collection de livres d’actualité avec Roger Vailland, des revues de tricot, la Poésie médiévale française, par Régine Pernoud, une collection de livres russes : une Histoire de la littérature russe jusqu’à la Révolution, par Rotislav Hofmann, complétée par une Histoire de la littérature soviétique, par Gleb Struve, et même la première biographie d’Alexandre Blok, écrite par... Nina Berberova. (« Ah ! Les yeux de Nina, la voix de Nina, incomparable lorsqu’elle récitait ses propres traductions de poèmes russes... », se souvient Girodias). Un éditeur qui faisait dans sa vie du Brecht sans le savoir et qui, telle la “bonne âme de Sé-Tchouan”, ne pouvait survivre qu’avec deux visages : pour lui, c’était le porno et la littérature, en un temps où les flics de la brigade mondaine chargés de réprimer toutes les sortes d’outrages à la pudeur ne pouvaient imaginer qu’on pût confondre ces deux sortes d’écrits ! Sous l’appellation des Éditions du Chêne (en français), puis d’Olympia Press (en anglais), qui se souvient que c’est grâce à lui qu’on a pu découvrir quelques-uns des plus grands noms de la littérature mondiale depuis la guerre ? Finalement, il faut certainement se féliciter que Maurice Girodias, après plusieurs condamnations – en tout, six ans de prison ferme... qu’il n’a pas faits et quatre-vingt-dix ans et trois mois d’interdiction d’exercer la profession d’éditeur, – plusieurs faillites en France et ailleurs, ait été complètement ruiné. Ce qui lui a donné le loisir d’écrire des Mémoires passionnants qui raviront plus d’un lecteur, et exaspéreront peut-être encore ses juges et ses créanciers. Il faut féliciter aussi Joaquim Vital et les Éditions de la Différence de lui avoir commandé la suite d’Une journée sur la terre et d’avoir eu la patience d’attendre. Dans le premier tome intitulé l’Arrivée, légèrement augmenté par rapport à l’édition de 1977 (« Les enfances d’un “pornographe” qui a du style et de l’âme », écrivait Jacqueline Piatier dans Le Monde du 18 juin 1977), Maurice Girodias se raconte [...] Deux familles d’excentriques qui lui donneront une grande liberté de pensée [...] Il va entrer dans le métier en travaillant avec son père. Celui-ci [...] s’était lancé dans l’édition en fondant Obelisk Press, pour publier en France des œuvres d’auteurs anglo-saxons interdits dans leur pays [...] « L’idée d’une seconde guerre décourage tellement mon père qu’il en meurt, la veille de la déclaration de guerre, après avoir avalé une bouteille de cognac. » Maurice reprend l’affaire et s’associe avec un émigré allemand, Kurt Enoch, qui partira bientôt en Amérique (où il créera la New American Library qui lancera la mode des éditions populaires à bas prix), puis, grâce à Raymond Queneau, trouve un banquier qui va lui permettre de fonder les Éditions du Chêne. Éditeur à vingt ans ! Le second tome de plus de cinq cents pages, entièrement inédit, Les Jardins d’Éros, va couvrir les années 1944-1964 ; de la Libération de Paris à la fermeture de La Grande Séverine en passant par la reprise par Hachette des Éditions du Chêne à l’issue d’une joute judiciaire assez sauvage... Début août 1944, alors que les étudiants du quartier Latin sont en vacances et que Paris est vide, avec les clochards du quartier, il organise la prise de la Halle aux vins, avec réquisition des réserves pour les besoins de la guerre. « Une partie de plaisir dans tous les sens du terme... » C’est en 1953, après trois années de demi-clochardise, une déprime et un traitement Bogomoletz (à trente-trois ans) qui lui avait procuré « six mois de délire érotique », qu[’]il crée, sans un sou, une maison d’édition de langue anglaise qu’il baptise Olympia Press. Le succès est rapide : Watt, de Beckett (1953), Histoire d’O (1954), Lolita, le Festin nu, le Cahier noir (1955)... En même temps, il se crée le catalogue qui fait vivre la maison : d’abord, il invente des titres de livre, des noms d’auteur, des textes de présentation suffisamment suggestifs pour convaincre le client d’envoyer sa commande. « Cela ne ratait jamais : à peine le catalogue était-il envoyé que les dollars affluaient sous les formes les plus diverses,chèques, mandats, billets. Cette fortune toute fraîche était aussitôt répartie entre les membres de mon équipe. Chacun choisissait les sujets qui lui convenaient le mieux parmi ceux que proposait le catalogue... et c’était à lui de rédiger deux cents pages de texte imprimé  ! » Les pseudonymes vont de Carmencita de Las Lunas à Marcus Van Heller ou à Abkar del Piombo ; parfois on recycle les vieilles gloires du second rayon et Pierre Louys devient Peter Lewys. [...] « Il faut bien reconnaître que ma situation était paradoxale, écrit-il. Né français, devenu éditeur d’avant-garde dans une langue qui n’était pas la mienne... Je n’avais jamais mis les pieds aux États-Unis, et je publiais l’œuvre du plus américain des auteurs américains, Henry Miller... J’avais consacré ma jeunesse à la philosophie mystique et à la chasteté et je me transformais en éditeur pornographique ». Avec Jean-Jacques Pauvert, et le même jour, il sort en anglais Histoire d’O, un roman érotique d’un auteur inconnu avec une préface de Jean Paulhan intitulée le Bonheur dans l’esclavage. [...] Les péripéties de la publication de Lolita resteront sans doute dans l’histoire de l’édition au même titre que Madame Bovary pour étonner nos descendants. Il faut dire que ce professeur Nabokov avec son curriculum vitae d’aristocrate émigré lui semble d’abord “affreusement respectable” ; puis il lit le manuscrit : « Une chose est certaine, c’est que le destin m’a apporté une merveille. Bien entendu, le livre est trop beau pour se vendre, trop subtil, et comme il ne sera jamais publié en Amérique, en tout cas pas au cours de ce siècle, je vais perdre une fortune... Mais comment hésiter ? Avec ce livre, je vais accomplir mon destin d’éditeur ; et pourtant, je n’en suis encore qu’à la page trente ! » L’édition anglaise de Lolita sera interdite, mais, deux ans plus tard, en 1958, un miracle : Lolita est publié aux États-Unis, c’est le premier livre “scandaleux” qui franchit la censure. Signe avant-coureur des temps qui vont changer. Une véritable révolution dans les mœurs ! Best-seller aux États-Unis, Lolita amènera gloire et fortune au grand Vladimir Nabokov, dont les œuvres antérieures, en russe, étaient restées jusque-là désespérément confidentielles. [...] Devenu bistrotier de luxe avec La Grande Séverine haut lieu de la nuit parisienne avec ses trois étages de spectacles différents Chez Vodka cabaret russe, La Batucada, cabaret brésilien, Le Blues-Bar club de jazz, un café-théâtre..., Girodias se retrouvera sur la paille après cinq ans de folle ivresse. Fermé en 1964 sur ordre du préfet Papon pour avoir présenté une adaptation théâtrale de Sade, La Philosophie dans le boudoir. [...] Maurice Girodias a un vrai talent, il a beaucoup d’histoires à raconter et il raconte bien. Il aime les femmes ; il aime séduire, il aime le picaresque, jamais le scabreux  ; son récit, rempli d’anecdotes piquantes, n’est jamais l’énumération des noms célèbres qu’il a connus. Avec la distance que donne l’âge, sans aigreur, sans regret des millions perdus, il évoque avec humour une époque cruciale pour la littérature, un combat contre la censure, pour une libération qui n’est pas seulement celle du sexe. En 1964, il n’en a pas encore fini de se bagarrer. Il va s’installer aux États-Unis, se faire expulser par Henry Kissinger, tête de turc d’un nouveau livre qui sera interdit. Mais c’est une autre histoire... On attend le tome III. Pour l’index. Et la suite. Nicole Zand, Le Monde.

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