Charles-Albert Cingria surgit en février 1883 dans une famille de récente bourgeoisie genevoise, arrivée de Dubrovnik (anciennement Raguse) et, en deça, de Constantinople. Généreusement disposés envers les arts et l’imagination, extrêmement combustibles, les Cingria offrent un contraste éclatant avec la compacte bourgeoisie genevoise qui les traite en rastaquouères. Mais aux rigueurs du dandysme succèdent peu à peu la dèche. Quand sa mère décède en 1913, Charles-Albert Cingria se fixe chichement à Paris, vend des objets, donne quelques cours rétribués au cachet. Son mode de transporte ordinaire est une bicyclette qu’il porte jusqu’à son cinquième étage. On en fera ultérieurement l’accessoire principal des clichés répandus sur sa mémoire. Il parle de tout et de rien : de l’éternité et des chats, du bitume et de Dante. Bien qu’il ait été traité en égal par les plus grands, en dépit des efforts de Chessex, de Réda et de tant d’autres, empaillé par les journalistes, ignoré des universitaires, Cingria a longtemps été relégué. Il est pourtant outrageusement faux de faire de lui un marginal atypique, un exilé de l’histoire enfermé dans sa Lotharingie mythique. Car enfin tout ce dont il nous parle appartient au domaine séculier. Ce qu’il a vu, lui l’ami de Cocteau et de Dubuffet, est bien de ce temps et pleinement.
