Jusqu’à la fin

Auteur : Ferreira, Vergílio

Traducteur : Leriche, Marie-José - Viennot, Anne

collection :

date de parution : 20 août 1991

Roman traduit du portugais par Anne Viennot et Marie-José Leriche.

13 × 20 cm. 304 p. 18,30 €.

Collection : Latitudes.

ISBN : 2-7291-0713-4

Dans une chapelle, face à la mer, un homme veille son fils mort dans des conditions tragiques. Confronté au néant, il laisse venir à lui, au gré de la mémoire, les lieux, les êtres et les événements du passé. "Comment en est-on arrivé là  ?" Entre le père et le fils, terroriste et drogué, s’instaure un dialogue difficile où chacun tente, sans trop y croire, de restituer sa part de vérité. Mais la mort ne peut combler le fossé que la vie avait creusé entre eux. Leurs destinées restent à jamais inconciliables. Publié en 1987, Jusqu’à la fin s’inscrit dans le sillage de Pour toujours dont il reprend les préoccupations existentielles et métaphysiques. À travers une écriture profondément poétique, le narrateur tente de reconstruire la trame de sa propre tragédie dans l’enchevêtrement du réel et de l’imaginaire. Il jette aussi un regard sans indulgence sur son époque. Les masques tombent les uns après les autres sur la modernité et les illusions fumeuses qu’elle a engendrées. L’homme est seul, à peine redevable de sa propre vie. Plus que jamais il se refuse à être dupe.

L’homme sans Dieu

Quelquefois, on tourne autour d’un livre. On le feuillette, on regarde la première et la dernière phrase. On veut se faire une idée de ses contours. Mais il est des livres qui n’ont pas ces contours. Il suffit d’en lire une page pour que l’on soit directement au centre du roman, pour qu’il nous atteigne en plein coeur. « Quelle heure est-il ? Le matin sera bientôt là. Mes yeux qui brûlent à force de veiller, mon corps fatigué. À la porte de la chapelle, qui se trouve sur une hauteur près de la mer. À la porte de la chapelle, je regarde à l’entour l’horizon nocturne, je regarde le ciel plein d’étoiles. C’est une nuit à l’innocence tranquille, comme la paix qui m’envahit. Je pourrais trouver des raisons qui troubleraient cette paix. Je n’en trouve pas. Tout s’est passé en dehors de moi, je n’en trouve pas. Peut-être est-ce le sommeil, la fatigue, quelle heure est-il ? »
On est en train de lire le nouveau roman de Vergilio Ferreira et l’on sent, et l’on sait qu’on le lira, précisément, “jusqu’à la fin”. Non que l’intrigue soit haletante, non qu’il s’agisse d’une des grandes machines romanesques du vingtième siècle. Mais parce que chaque page semble tout simplement affirmer que la littérature est nécessaire pour vivre.
Un homme veille le corps de son fils. Il attend l’aube. L’action se déroule durant ces quelques heures de la fin de la nuit, entre la chapelle et son esplanade au-dessus de la mer. Dans cet espace et ce temps clos, le narrateur poursuit son dialogue avec le fils mort, car “les gens ne meurent pas comme ça du jour au lendemain”. Ce dialogue n’a rien de pathétique, il est parfois drôle, mais souvent dur : “Je ne suis le fils de personne. Est-ce que tu t’es assumé comme père quand tu m’as fait ?”
Cette crudité contraste violemment avec la force poétique de la langue de Ferreira, dans ses descriptions panthéistes du soleil, de la mer, de la nuit, et dans ses évocations du “tourbillon de la mémoire” qui submerge le narrateur. Comme si l’écrivain portugais voulait enrayer ces élans lyriques, suspendre le flux incessant de la mémoire et de la mer. Mais il sait que son narrateur se laissera emporter par ce mouvement qui irrigue tout le livre. Car l’homme de Ferreira est un homme qui se souvient.
La première plongée du narrateur de Jusqu’à la fin dans sa “mémoire fiction” est une visite à ses parents. Son père est à l’église, sa mère reste face au mur sans parler, sans le saluer. Lorsque le père revient, la vieille femme se retourne, accueille son fils, et lui confie : “Tu sais, mon petit Claudio, Dieu n’existe pas.” C’est dit avec naturel, avec simplicité, comme une évidence, et c’est d’une grande violence.
Dieu est mort, il reste l’homme, seul. Seul face à la mer, aux souvenirs, au corps du fils mort. Est-ce tragique ? Les romans de Ferreira, né en 1916, s’inscrivent dans un paysage littéraire où la mort de Dieu a cessé d’être une tragédie. Elle continue certes de hanter ce lecteur de Dostoïevski, mais simplement en s’ajoutant à une perte de sens plus générale, à l’aube du deuxième millénaire.
L’homme sans Dieu de Ferreira ne fuit pas sa condition humaine. Il est un peu faible, sans grande volonté, mais il assume sa solitude. Et c’est sa lucidité, la pleine reconnaissance de sa fragilité qui font sa force, qui lui permettent de croire en l’homme, de fonder un humanisme minimal mais profond, parce que sans illusions : “Je suis sauf dans ma condition d’homme et maintenant un dieu n’a rien à m’apprendre.” Il sait qu’il vivra toujours en état d’“intranquillité”, mais qu’il peut jouir du temps présent, échapper à la mémoire en sachant qu’elle reviendra, mais qu’elle n’empêchera pas “l’affirmation lente mais sans réplique possible que la joie existe”. Dans Apparition, le narrateur définit l’art comme “une communion avec l’évidence”. Lorsqu’on achève la lecture intense, bouleversante, de Jusqu’à la fin, publié dix-huit ans après, on se dit qu’il n’y a effectivement pas de meilleure définition à l’art de Vergilio Ferreira.
Alain Salles, Le Monde

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