Amis écrivains, peintres, sculpteurs, traducteurs, lecteurs, libraires, en ce début 2012, me vient l’envie de plaider pour la littérature.
« Seul le politique agit sur la vie des peuples et des personnes », me dit souvent Claude Mineraud qui dirige désormais avec moi les Éditions de la Différence, et dont la révolte contre les ravages du capitalisme financier l’amène à penser que celui-ci, si on ne le combat pas de toutes les forces dont on dispose, détruira toute activité humaine qui essayera d’échapper à son emprise, y compris la littérature. « À quelle nécessité peut prétendre un texte qui n’ait pas pour visée de modifier la donne dans les rapports de force de son temps ? Regardez le gouvernement français : fidèle à une clientèle dont il est le servant de messe, il augmente la taxe sur le livre et diminue celle sur les palaces de grand luxe. » Je lui réponds : « Pour lutter contre cela, descendons dans la rue, votons en sorte que le président actuel ne soit pas réélu mais admettez que la portée d’un texte se mesure à un horizon plus vaste que celles imposées par les réalités immédiates, même si celles-ci réclament qu’on se mobilise contre un pouvoir qui dégrade l’histoire et la culture d’un pays. »
Sans doute a-t-il raison. C’est pourquoi, pour échapper à ces sombres prophéties comme à la morosité ambiante, je me suis dépêchée de me plonger dans de bons livres. C’est ainsi que, baguenaudant dans des textes divers, j’ai relu avec un plaisir extrême Le bonheur des petits poissons de Simon Leys. Il y raconte, notamment, que lorsqu’il était jeune étudiant, un philosophe lui ayant dressé la liste des œuvres essentielles à lire en matière de philosophie avait ajouté en post-scriptum souligné « et surtout lisez beaucoup de romans ». Il confesse n’avoir pas compris, à l’époque, la raison de ce conseil. Ce n’est que des années plus tard qu’il en a perçu toute la portée, en mesurant combien l’imagination est une part consubstantielle de la réalité. Sans elle, on ne peut atteindre à aucune vérité quelle que soit la discipline dans laquelle on navigue. « À un certain niveau de qualité, note-t-il, tous les écrits relèvent de la création littéraire – ils émanent d’une source commune : la poésie. »
Revigorée par cette réflexion et par beaucoup d’autres dont ce petit livre regorge, j’ai entamé cette nouvelle année plus convaincue que jamais que la littérature est une source inépuisable de nourriture et de plaisirs et une façon très abordable de voyager dans l’espace et dans le temps. Toute à cette idée, j’ai voulu voir quelle définition en donne Le Robert. Il signale l’apparition du mot vers 1121, emprunté au latin litteratura qui signifie « écriture ». Il s’agit donc au départ de « ce qui concerne les lettres » et de « production de livres par l’écriture ». On part, donc, de la lettre, en latin littera. De la fin du XVe siècle au XVIIe, le mot a le sens d’érudition, de savoir issu des livres ; il glisse, dans la seconde moitié du XVIIIe, vers la signification de « l’ensemble des textes relevant des “belles lettres” ». Au XIXe, il prend l’acception de ce que l’on trouve dans les romans par opposition à la réalité et ce n’est qu’au XXe qu’il s’étend à tout usage esthétique du langage.
« Usage esthétique du langage » ? Est-ce réellement cela la littérature ? Cet énoncé m’a paru, pour le moins, réducteur et manquer le cœur du sujet. Où en trouverais-je de meilleur ? Je gardais un souvenir jubilatoire du pamphlet de Julien Gracq, La littérature à l’estomac, que j’avais lu, peu avant 1968, dans la stimulante collection « Libertés » chez Jean-Jacques Pauvert. Sans doute y précisait-il ce qu’il entendait par littérature. Bizarrement, ce n’est que dans une note en fin de volume qu’il aborde de manière indirecte sa façon de la définir : « Quand je dis que “la littérature est depuis quelques années victime d’une formidable manœuvre d’intimidation de la part du non-littéraire, et du non-littéraire le plus agressif”, je désire rappeler seulement qu’un engagement irrévocable de la pensée dans la forme prête souffle de jour en jour à la littérature : dans le domaine du sensible, cet engagement est la condition même de la poésie, dans le domaine des dées, il s’appelle le ton : aussi assurément Nietzsche appartient à la littérature, aussi assurément Kant ne lui appartient pas. »
Il approchait là ce point aveugle que je tentais de cerner. Cela revenait à dire qu’aucune idée juste ou fausse ne peut s’imposer à la conscience hors une façon d’être formulée qui la fait émerger comme entièrement neuve, jamais comprise en des termes semblables auparavant. La littérature commence au moment où la matière traitée, de quelque nature qu’elle soit, se transmue en une aventure dans la langue elle-même. Et ce miracle, prodigieux, ne se produit que rarement en dépit des tentatives si nombreuses d’une quantité d’innocents qui n’ont pas la moindre notion de ce qu’ils entreprennent.
Et à quoi cela sert-il ? Absolument à rien, sinon à réanimer le souffle de la pensée étouffé par les formules convenues, les clichés, les images éculées qui glissent sur notre cuirasse sans qu’on les entende, sans provoquer en nous le moindre tressaillement.
Depuis cinq mille ans, date à laquelle on fait remonter, en Mésopotamie, la naissance de l’écriture, a surgi avec elle un intermédiaire entre l’homme et ce qui l’entoure. L’écriture, ces signes gravés sur l’os ou dans l’argile, désigne les choses et le monde au sein duquel les hommes vivent, de même qu’elle codifie les rapports qu’ils entretiennent entre eux tout comme avec les animaux, les arbres, les plantes, la montagne, la mer, le ciel, le jour et la nuit, les étoiles, le soleil et la lune.
Aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps et que, de passés engloutis, nous est ramené, par l’intermédiaire de langues perdues dont on a déchiffré les alphabets et les grammaires, le sens des inscriptions creusées sur les tablettes en terre cuite ou imprimées sur des rouleaux, on s’aperçoit qu’à côté des règles régissant la vie matérielle et sociale de toute communauté humaine, les préoccupations sont toujours restées les mêmes. D’où vient l’homme ? Y a-t-il une vie après la mort ? Est-il possible d’accéder à l’immortalité ? L’amour est-il une passion destructrice ou un accès à la plénitude de l’être ? Quelle signification a le séjour sur terre ?
La littérature serait-elle autre chose que des propositions de réponses à ces questions, sous forme de théogonie, d’épopée, de mythe, de philosophie, d’histoire, de romans dont les formes scandées, chantées, racontées en vers ou en prose dans des langues innombrables, reformulent à chaque époque, par le génie plus ou moins grand du scribe (ou de l’écrivain), l’antienne toujours identique et éternellement réinventée. La Théogonie d’Hésiode, un des plus anciens récits de l’Occident, ne nous raconte-t-il pas la généalogie des dieux dont nous sommes issus ? Pouvons-nous appréhender le monde sans le prisme fantasmagorique d’une fiction ?
La pensée chinoise, par la voix de Confucius, Zhuang Zi, Tchouang-tseu, il y a plus de 2500 ans, n’a cessé de mettre en évidence l’écart infranchissable entre le monde et l’outil que nous utilisons (le langage) pour l’appréhender. Longtemps avant Michel Foucault, elle a su que les mots et les choses ne se recouvrent pas. Elle en a tiré, sur le plan moral, politique, philosophique, des règles de vie à travers lesquelles sont perceptibles la méfiance envers ce penchant de l’esprit qui tend à se laisser enfermer dans la conceptualisation. La pensée comme l’écriture doivent participer du souffle vital source de mutations, ainsi que le consigne le fameux Yi King. Alors que le Chinois s’emploie, au prix d’un long apprentissage, à atteindre, dans le trait de pinceau de ses calligraphies, le naturel fragile et inégalable, surgi du vide, qu’il peut contempler dans les traces d’un oiseau sur la neige, l’Occidental narre, décrit, subdivise en des catégories multiples les disciplines, comme autant de grilles de lecture et de déchiffrage de ce vaste objet qui l’englobe qu’il appelle le monde. Comment nommer la production multiforme qui en a résulté sinon littérature ? En Occident, depuis la nuit des temps, qu’il s’agisse de science, de médecine, d’astronomie, de commerce, de législation, d’histoire, de philosophie ou de poésie, tout est littérature. La langue, une fois de plus, est éloquente : ne parle-t-on pas de littérature scientifique, médicale, juridique, commerciale ? À charge pour tout un chacun de discerner dans ce foisonnement le bon grain de l’ivraie.
C’est donc par la littérature que nous nous forgeons notre représentation du temps, de l’espace et de notre place dans l’univers. Histoire mouvante dont les prémisses et l’issue finale fluctuent au gré des religions, des sciences, des découvertes que les pouvoirs en place autorisent à divulguer, mais histoire toujours. Autrement dit, fiction et simulacre sont consubstantiels à notre humanité qui ne peut s’orienter sans les balises que ces miroirs constituent.
Alors, la tentation est grande de participer à ce flux torrentueux qui nous transporte, en y apportant le grain de sel qui d’une façon infime, qui sait ?, en modifiera le cours, y provoquera un remous, un courant ou même une ombre passagère.
Les mots nous devancent et nous survivent. Ils charrient, à travers leur signification et leur usage qui se modifie, l’histoire de nos relations avec ce qui nous entoure. Grâce à eux, nous voyageons dans le temps, nous dialoguons avec les morts et parfois même avec les vivants.

























