La beauté de l’épure
« Certes, l’imagination de Maria Judite de Carvalho est très noire. Les deux brefs et beaux textes parus en France l’an dernier, Tous ces gens Mariana... et Ces mots que l’on retient, le prouvaient déjà ; les nouvelles et le récit qui sortent aujourd’hui le confirment, avec un talent égal. Mais, si l’on insiste sur la vision sombre de Maria Judite de Carvalho, sur ce qu’elle traque inlassablement – ces vies qui se délitent et qu’elle détruit en quelques phrases, ces petits riens qui font basculer un destin, – il ne faudrait pas en déduire qu’elle patauge dans le sinistre, se vautre dans le morbide et le désastre. Elle est bien trop économe de mots, trop hostile à tout lyrisme pour cela. Ce qu’elle aime, c’est tracer d’un trait net, bref et définitif un personnage, trouver le mot juste, l’image qui, en un instant, font surgir le mystère d’une existence, l’obsession qui entraine une personne hors d’elle-même, ou au contraire tout au fond d’elle-même. C’est en travaillant sur la ligne, l’épure, que Maria Judite de Carvalho a créé cet univers de banalité fascinante, où la description de la tristesse d’une existence terne ou tragique devient pour le lecteur une sorte de remède contre la lassitude devant la vie quotidienne, répétitive et souvent désolante. Jô, l’héroine de Paysage sans bateaux, a compris, comme son voisin “le commandant”, que l’“on s’habitue à tout, même à être inutile”. Lorsque survient Mario, qui a quitté le Portugal depuis vingt ans, le souvenir de ce qui aurait pu être revient : l’amour, une vie qu’on invente au jour le jour... Mais sans doute est-il trop tard pour tout. Où Jô prendrait-elle les forces de casser l’habitude ? Dans les dix-neuf nouvelles réunis sous le titre Anica au temps jadis, le sens du raccourci, la violence de la lucidité, l’humour sec, la manière qu’a Maria Judite de Carvalho de faire resurgir le souvenir, se déploient avec plus de brio encore. Anica, le commandant, Emilia, Dores et les autres, on ne les accompagne que pendant quelques pages ou quelques dizaines de pages. Mais ils deviennent inoubliables tant ils disent ce que l’on veut se cacher à soi-même... »
Josyane Savigneau, Le Monde.
