Jacques Alessandra, dans cette Traversée de l’œuvre, tente de dévoiler les lignes de cohérence, le sens et la permanence du travail de Abdellatif Laâbi. Il pose le problème de « l’utilité » de la littérature et du rôle du poète aujourd’hui. Des chocs littéraires du Laâbi adolescent à sa pratique poétique actuelle, érigée en système de défense de valeurs humaines inaliénables telles que la liberté et l’espoir, l’auteur dégage quatre thèmes prépondérants dans l’œuvre de celui-ci. Une rupture inaugurale qui conduit ce fils de sellier au professorat et au militantisme culturel, puis à l’isolement, découvert durant ses huit années de détention pour « atteinte à la sûreté de l’État ». De cet isolement naît une volonté de dialogue, confronter ce « moi » à « l’autre » et notamment aux femmes. Explorer la figure féminine, de la mère, qui enrage et peste, travaillée par la colère, à l’épouse et la combattante. Et enfin, l’ailleurs ou comment écrire en exil. Jacques Alessandra livre les clés de l’œuvre de Laâbi qu’il qualifie d’esthétique de la dissidence, certes, mais à laquelle il refuse également la seule définition de littérature engagée, restrictive à ses yeux, puisque écrire est engagement et l’écriture un « lieu d’errance utopique ». Laâbi n’est pas devenu poète en prison, la colère traverse son œuvre, bien sûr, y est fondamentale et fondatrice mais l’auteur ne se restreint pas à sa seule colère et se tourne vers le futur. Recevoir le verbe de Laâbi c’est à la fois accepter une œuvre renforcée par l’engagement, sans l’occulter ni le dévoyer, et résister à la tentation de sur-signifier à partir de ces données.
