Derniers titres avant l’été

colette lambrichs

Comme à l’école, l’année dans l’édition s’achève en juin. Six titres paraissent avant l’été :


De Jean-Louis Fournier, Trop, livre inclassable, où l’humour se mêle au désespoir, devant l’accumulation de tout pour des gens sans désir.
Notre société en séquences d’une ou deux pages : trop de choix, trop de culture, trop de journaux, trop de beurres… : « Marguerite est toute petite. Elle pousse son caddie dans la grande allée vide, l’allée des beurres et des margarines. Il y en a 15 mètres, de chaque côté, comme des murs. Elle longe les murs de beurre. Les petits paquets sont rangés comme des briques. Ils sont de toutes les couleurs. Ils brillent. Du salé, du doux, du demi-sel, de l’artisanal, de l’industriel, du cru, du baratté, du moulé, du foisonné, de l’aéré, de l’extra-fin, du fin, du tartinable, de l’allégé, du light… »
Qui n’a pas ressenti, vécu ce qu’il dénonce entre rire et larmes ? C’est drôle, c’est fin, construit comme les tableaux d’une pièce de théâtre avec effets typographiques. Et c’est très réussi.


La Bergère d’Ivry est le dernier roman de Régine Deforges. Sa mort, le 3 avril dernier, ne lui a pas permis d’y mettre la dernière main mais, tel qu’il est, il est plein de charme et se lit d’une traite. Partie d’un fait divers qui fit grand bruit en 1827 : Aimée Millot, la bergère d’Ivry, assassinée à dix-neuf ans par Honoré Ulbach, son amoureux éconduit, qui sera guillotiné, Régine se passionne pour un des témoins de l’exécution : Victor Hugo.
Victor Hugo qui commence son combat contre la peine de mort à partir de cette affaire, en rédigeant Le Dernier Jour d’un condamné. C’est la puissance créatrice du jeune Hugo (il a alors vingt-cinq ans) qui fascine Régine Deforges. Elle le suit au cœur du Quartier latin, qui était aussi son quartier, chez son éditeur, avec sa femme Adèle, auprès de Chateaubriand, de Sainte-Beuve, de Daumier, en train de préparer Notre-Dame de Paris et l’accompagne jusqu’à la première d’Hernani.


Pour les amoureux de la Chine et de sa culture millénaire, l’anthologie de Guilhem Fabre, Instants éternels (Cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine), en édition bilingue, sera un pur délice. Le livre est très beau, les caractères chinois imprimés en rouge vis-à-vis de leur traduction en noir bordent les pages comme des enluminures. Elle rassemble les poèmes classiques les plus cités du XIe siècle av. J.-C. jusqu’au XIIIe ap. J.-C., soit la fin des Song du Sud et, pour la première fois, les usages actuels des vers ou des quatrains célèbres sont précisés. Les poèmes sont replacés dans le contexte historique, politique et littéraire par des introductions qui retracent le parcours des poètes.
Ces 55 portraits façonnent de siècle en siècle une histoire réincarnée de la Chine à travers ses créateurs préférés.


Dans la collection « Minos », trois titres épuisés du fonds de La Différence revoient le jour : Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy, Gros temps sur l’archipel de Vitorino Nemésio et La Fièvre de l’or de Narcís Oller.


Traduit du hongrois par Véronique Charaire, illustré par des dessins de Stanislao Lepri, Capillaria ou le pays des femmes de Frigyes Karinthy parut à La Différence en 1978. Il avait été publié en Hongrie en 1926. Cette fable caustique, entre Swift et Orwell, nous décrit les aventures d’un médecin, dont le navire qui le transportait ayant fait naufrage, se trouve immergé au fond de la mer, au pays des Ohias. Ces Ohias sont des femmes très belles qui s’aiment les unes les autres et tiennent en esclavage les Bullocks, petits êtres masculins, rabougris et très laids dont elles dévorent la cervelle.
Pris d’abord pour une femme, le médecin est démasqué lorsqu’il tombe amoureux de la reine des Ohias. Il est alors condamné aux travaux à perpétuité avec les Bullocks jusqu’à ce qu’un séisme lui permette de remonter à la surface des eaux. C’est délicieusement drôle et savoureux, très bien traduit par Véronique Charaire.


Gros temps sur l’archipel de Vitorino Nemésio, traduit du portugais par Denyse Chast, préfacé par Vasco Graça Moura, est un des chefs-d’œuvre de la littérature romanesque portugaise. L’action se déroule de 1917 à 1919 aux Açores dont l’auteur est originaire. L’héroïne, Margarida Dulmo, rêve d’un destin qui lui permettra d’échapper à la société fermée de l’île où elle est née. C’est par un mariage qu’elle pourra fuir ce monde de négoce et d’héritage dont elle se sent prisonnière. Mais ni João Garcia, le fils des rivaux de sa famille qui ont juré sa perte, ni son jeune oncle, emporté par la peste, ne sont les planches d’un salut rêvé. Elle doit se résigner à épouser le riche baron d’Urzelino. Ainsi sauvera-t-elle les affaires de son père. Au-delà du portrait magnifique de Margerida Dulmo, c’est l’histoire du monde clos d’une société insulaire qui n’a de l’Europe et de la guerre qui y fait rage que des échos lointains. La vie s’y déroule au rythme des tempêtes, des intrigues, des fêtes, des chasses, des expéditions de baleiniers, des épidémies de peste et des cérémonies religieuses au milieu de paysages d’une étourdissante beauté.


La Fièvre de l’or de Narcís Oller, écrivain catalan contemporain d’Émile Zola avec qui il entretient une correspondance, raconte l’ascension d’un spéculateur à la fin des années 1880. Le héros, archétype du nouveau riche, est d’origine modeste, obsédé par les affaires et l’ascension sociale. Il est dur, énergique, vaniteux, sensible à la flatterie. Sur fond de déclin de la noblesse et de l’effacement de la vieille bourgeoisie traditionnelle, il spécule. Cette chronique acerbe de la révolution industrielle, marquée par l’idéologie positiviste, est proche de L’Argent de Zola. On se régale à lire les travers de cette société qui ressemblent furieusement à ceux qui sont les nôtres.

Bonnes lectures à tous.

C.L.


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