En joue !

Colette Lambrichs

Les femmes qui tirent, l’œil sur le viseur du pistolet, sont d’actualité !

À l’occasion de la grande rétrospective de Niki de Saint Phalle qui s’ouvre au Grand Palais, les Éditions de la Différence publient les deux premiers volumes de son l’autobiographie : Traces (1930-1949) et Harry et moi (1950-1960). Après Mon Secret où elle racontait, avec son écriture ronde si particulière, le viol que lui fit subir son père, elle met en scène avec des dessins imagés, des photographies rehaussées ou enluminées, des collages, des inscriptions enfantines, des poèmes, sa vie remplie de luttes contre ses démons intérieurs.

Traces (1930-49) est l’histoire de son enfance à New York au milieu de ses frères et sœurs, celle de sa famille, la guerre, la découverte de l’Europe et de Paris. Américaine par sa mère et française par son père, Niki a, dès sa naissance, une double identité. Les portraits qu’elle dresse de son père et de sa mère sont comme les pièces à conviction de sa future rébellion et de son besoin vital d’exister à travers son œuvre. Née au lendemain du krach boursier dans une famille fortunée qui essuie les soubresauts de la crise qui secoue l’Amérique, elle donne un tableau extraordinairement vivant, drôle et cruel de la société où elle grandit, conformiste, prête à tout pour sauver les apparences. Exister en créant ou mourir, en étant taxée de folie, tel était l’enjeu de son destin.

Le deuxième volume, Harry et moi (1950-60) avec en sous-titre « Les années en famille » relate sa vie avec l’écrivain américain, Harry Mathews, qui intervient en marge du texte de Niki, en donnant sa propre version des événements. Mariés à dix-neuf ans, Harry et Niki ne sont prêts, ni l’un ni l’autre, pour le mariage. Ensemble, ils vont découvrir le monde, leur vocation artistique, faire deux enfants, Laura et Philip. Années de bonheur, de fragilité aussi qui les mènent au bord du gouffre, Niki en hôpital psychiatrique, avant que leurs liens ne se resserrent. De New York à Paris, de Deyá à Majorque, Niki se découvre elle-même en découvrant les artistes (Tinguely, Brancusi), les écrivains proches de Harry et les cinéastes (Robert Bresson…) Comme dans Traces, la forme y est indissociable du fond et en fait un objet singulier et inclassable.

Reparaît dans la collection « Minos » Les Improvisations sur Michel Butor- L’Écriture en transformation de Michel Butor dont la première édition avait vu le jour à la Différence en 1993. Quel délice de relire cette autobiographie intellectuelle que les collègues de Butor à l’Université de Genève lui avaient demandé d’écrire pour sa dernière année de cours avant la retraite. Ce livre clôt le cycle des Improvisations (Flaubert, Balzac et Michaux) - quintessence de ses cours de littérature - que l’on peut trouver au volume XI des Œuvres complètes, disponibles en 12 volumes aux Éditions de la Différence. Pour qui s’intéresse à Butor et ne sait par quel bout aborder son œuvre, il n’y a pas meilleure introduction que ces Improvisations sur Butor. Avec une grande simplicité, il raconte les problèmes qui se sont posés à lui comme à d’autres écrivains français au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Il y dévoile, non sans humour, le cheminement de son œuvre et révèle, ce qui a sous-tendu chacun de ses livres. Bref, il permet qu’on le découvre, lui qui se nomme, à juste titre, « L’illustre inconnu ».

Dans les rééditions, toujours, est à nouveau disponible dans la maquette renouvelée du « Fleuve et l’Écho » Le Journal d’un poète de Sergueï Essenine dans la belle traduction de Christiane Pighetti.

Enfin, sort un volume singulier qui est, à mes yeux, un hommage émouvant à la littérature française et à la France : il s’agit des Poèmes français de Fernando Pessoa, écrits directement dans notre langue. Cet ensemble de textes, souvent fragmentaires, souvent inachevés, écrits sur des bouts de papier et dont la rédaction est avérée en 1906-1908, dans les années 1910 et à la fin de sa vie 1933-1935 est plus qu’une plaisanterie puisqu’il avait envisagé un projet de livre de vers en français au moins jusqu’en 1914. Lorsqu’il met en chantier son vaste œuvre d’hétéronymie, il renonce à ce projet.
L’intérêt de ce recueil est double : il s’agit d’une curiosité littéraire. Un des plus grands poètes du XXe siècle, de langue portugaise, a cherché à s’exprimer en français et à se mesurer à des œuvres qu’il admirait en cette langue. Il est donc intéressant de les lire. Deuxièmement, même si les poèmes ne peuvent se mesurer aux grands chefs-d’œuvre de sa langue maternelle, ils sont constitutifs de l’élaboration de son identité plurielle. Écrire en français, c’est chercher à travers la sonorité de cette langue, l’identité d’un autre qui penserait, jouerait sur les cordes d’un instrument différent.
On lira avec intérêt la préface de Patrick Quillier et l’avant-propos de Patricio Ferrari à qui l’on doit l’établissement des textes ainsi que les notes.


C.L.


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