Lettre de l’après 7 janvier 2015 – GUEULE DE BOIS

Colette Lambrichs

Je voulais commencer cette lettre sur le dernier roman de Houellebecq dont les premiers livres, Rester vivant et La Poursuite du bonheur, ont été publiés aux Éditions de la Différence en 1991 et 1992 puis, il y a eu l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo et, soudain, j’ai pris conscience, après la stupeur, les larmes, l’indignation et la colère que cette fois, la violence meurtrière qui sévit partout dans le monde, elle était bien là, en Europe, en France, à Paris, à côté de chez nous, dans le 11e arrondissement. En dépit de tous les commentaires, elle est préparée depuis longtemps. L’outrance, la pratique de l’amalgame, le déficit démocratique, l’exclusion de près de 5 millions de personnes du marché du travail, la perte d’indépendance des journaux et des maisons d’édition, la parole et son sens démonétisés au profit de la communication, les écarts abyssaux entre les revenus, l’américanisation rampante de la société française, l’infiltration mafieuse de l’Europe qui impose des lois et des règlements dont la majorité des citoyens ne veulent pas, l’impossibilité de s’opposer frontalement à un système inique, tout cela prépare à la violence.
Charlie Hebdo est un journal indépendant, avec, par voie de conséquence, une liberté et un ton qui ne conviennent plus dans le nouveau paysage des grands groupes aseptisés. Il avait d’ailleurs des difficultés financières et, passées l’émotion et les grandes déclarations d’intention, chacun va intérioriser le danger et comprendre qu’il vaut mieux ne pas faire de vagues, être prudent, être conforme.
Le hasard presque troublant du calendrier fait que La Différence sort le 29 janvier Môa Sarkozy, un album de Wiaz, caricaturiste du Nouvel Observateur, L’Obs, comme il s’intitule désormais. Wiaz était l’ami de ceux qui ont été assassinés et je sais que pour lui c’est un coup terrible. _ Ses dessins sont irrésistibles, drôles, fins, sans une once de vulgarité. Ils tracent la carrière de l’ex-président jusqu’à aujourd’hui. Certains ont paru au fil des semaines dans Le Nouvel Observateur, mais nombre d’entre eux sont inédits. Le rire est une arme redoutable et, le 7 janvier, c’était contre le rire et l’impertinence que les kalachnikovs ont parlé…

Parmi les parutions du premier quadrimestre, je signale quelques titres sur lesquels je reviendrai au cours des prochaines lettres, notamment Pour en finir avec l’affaire Seznec de Denis Langlois, qui paraît début février.
Depuis un siècle, cette affaire avec les innombrables demandes en révision du jugement qui, toutes, ont été rejetées, reste dans la mémoire collective comme le symbole même de l’erreur judiciaire. Guillaume Seznec, condamné au bagne à perpétuité, n’a jamais avoué le crime du conseiller général Pierre Quémeneur, dont le cadavre n’a jamais été retrouvé.

En mars, une nouvelle collection voit le jour « Noire/la Différence ». Bien sûr, les romans noirs ne manquent pas en librairie mais les tonalités de Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles de Yves Tenret, comme de celui de Pierre Lepère, Les Roses noires de la Seine-et-Marne, ont un timbre qui ne s’entend guère dans le genre, nous semble-t-il. Nous attendons avec impatience l’avis des connaisseurs et des amateurs.

En avril, sort le livre de Jacques Derrida sur l’architecture, intitulé Les Arts de l’espace. Écrits et interventions sur l’architecture qui fait suite à Penser à ne pas voir. Écrits sur les arts du visible paru en 2013, organisés l’un et l’autre par Ginette Michaud et Joana Masó.
On ne manquera pas de relever combien est d’actualité la pensée de Jacques Derrida qui s’attache à interroger les rouages implicites des formes, – celles d’un texte comme celles des éléments structurels d’un bâtiment (les fondations, la superstructure), allant jusqu’à remettre en question le modèle architectural lui-même, ainsi qu’il l’énonçait dans une conférence à Madrid, en 1997. On ne s’étonnera pas de son influence en Amérique puisque c’est aux États-Unis que se ramifient les multinationales qui précipitent l’effondrement de nos sociétés et, au sens propre, les déconstruisent, pour reprendre le terme de « déconstruction » auquel son nom reste attaché.

C’est sur l’analyse des conséquences de cette déconstruction qui aboutit à la prise de contrôle planétaire par ces pieuvres (Google, Facebook, Airbnb, Amazon, Uber...), créées en Californie, ou dans le Massachusetts, et donc de droit américain, que se penche le très sombre livre de Claude Mineraud, La Mort de Prométhée qui paraît le 9 avril prochain. Après Un terrorisme planétaire, le capitalisme financier paru en 2011, le pessimisme de l’auteur sur l’avenir de l’homme s’est encore accru et l’attentat du 7 janvier contre Charlie Hebdo sonne comme une preuve funeste de ce qu’il annonce.
La question est de savoir, à présent, s’il y a encore une issue possible pour l’humanité.
Aux États-Unis, les hommes blancs ont exterminé, au nom de la civilisation, mais, en vérité, pour une domination sans partage, les autochtones qui vivaient sur ce territoire. Le respect de la terre, le respect des animaux, le secret et le mystère originel de la vie, l’observation des règles ancestrales qui protègent contre les forces obscures, étaient au cœur des valeurs de ces peuples premiers. Par un retour du refoulé, comme disent les psychanalystes, à l’heure des grands dangers qui menacent l’humanité, les voix de ces hommes spoliés, ridiculisés, écrasés se rappellent à nous et remontent du fond des âges. De l’Afrique, écrit Claude Mineraud, pourrait peut-être venir le salut, si salut il y a.
Bonne année à tous.

C.L.


mentions légales | SPIP | webdesign et développement CHOC 02 | | Plan du site |  RSS 2.0 | s'inscrire à la liste de diffusion