QUELQUES REMOUS

Colette Lambrichs

Avec une équipe de diffusion resserrée, le noyau dur des anciens à l’éditorial et à la fabrication, les Éditions de la Différence affrontent les eaux tumultueuses des grandes mutations technologiques et poursuivent leur route. Volumen reste leur distributeur en France ; Interforum, en Belgique ; Dimedia, au Canada et l’Âge d’Homme, en Suisse. En ce mois d’octobre, paraissent deux volumes dans la collection « Orphée » dont l’inactualité réjouira tous ceux qui pensent comme moi que la littérature est une parole qui lie les vivants aux morts. Le premier est Le Songe et autres poèmes de Sor Juana Inés de la Cruz, religieuse hiéronymite, poétesse, essayiste et dramaturge dont la célébrité fit au XVIIe siècle le tour du monde hispanique avant de tomber dans un long oubli de deux siècles. Considérée aujourd’hui comme le dernier grand auteur du baroque hispanique et le premier de la culture mexicaine coloniale, outre Le Songe, elle écrivit des sonnets d’une modernité extraordinaire :

Je ne peux ni te garder ni te quitter,
Pourquoi je ne sais, en te quittant ou en te gardant,
Il y a toujours un je ne sais quoi pour t’aimer
Et bien des si je sais pour t’oublier.

Les poèmes sont traduits par Jean-Luc Lacarrière et présentés par Margo Glantz.

Le second est Au pays du mufle de Laurent Tailhade, poète français (1854-1919) bien oublié aujourd’hui, si bien que cette publication se pare de toute la saveur de la nouveauté. La verve, l’insolence, la liberté de ton traversent tous ses textes. Il se demande « Comment d’une mère bornée, venue d’un lignage sans gloire d’hôteliers provinciaux, et d’un père à la pulpe cérébrale blette comme un fruit décomposé, un si prodigieux artiste, contempteur de toutes les médiocrités et de toutes les platitudes, a-t-il pu naître ? » On s’amusera, entre autres, de ces faux Rimbaud qu’il publia en 1888 où il raille le style décadent :

L’ Insénescence de l’humide argent accule
La Glauque vision des possibilités
Où s’insurgent par telles phrases abrités
Les désirs verts de la benoîte renoncule

On saluera la remarquable introduction de Thierry Gillyboeuf.

Paraissent deux volumes de Virginia Woolf. En même temps que Entre les livres, ensemble d’articles critiques sur la littérature et, notamment, sur ses contemporains anglais, américains et russes (Melville, James, Hardy, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov) dont la première édition, à La Différence, remonte à 1990 et qui reparaît dans la collection « Minos », sort une anthologie de textes écrits entre 1905 et 1929, pour la plupart inédits en français, intitulée Rire ou ne pas rire. Les trois traductrices, Caroline Marie, Nathalie Pavec et Anne-Laure Rigeade, qui ont aussi sélectionné les textes, se sont amusées à montrer la facette satirique et caustique de Virginia Woolf. Il semble, en effet, que la tragédie de son suicide ait occulté cet aspect de sa plume et il suffit de lire le titre des textes choisis, « La proposition de loi sur les plumes d’oiseaux », « La baisse du prix des automobiles », « Anesthésie »… pour savoir qu’on ne s’ennuiera pas.
Le livre de Paul Griffiths, Pavillon lunaire, est un merveilleux recueil de nouvelles évoquant le nô japonais. L’auteur, qui est musicien et critique musical, s’est employé à restituer par la simplicité et la densité des mots toute la richesse de ces légendes qui disent l’ambiguïté des sentiments, la frontière floue entre les vivants et les morts, le surnaturel omniprésent dans la vie quotidienne et la nature imprévisible, enchanteresse et terrible. Les contes sont traduits de l’anglais par Émilie Syssau.
Enfin, pour terminer et amuser les enfants, paraît le quatrième volume des Aventures du Fantôme qui pète de Wiaz, Rototo a disparu. Je ne dévoilerai pas le fin mot de l’histoire pour ne pas « éventer » le mystère.

C. L.


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