Enfin les beaux jours ?

Colette Lambrichs

Frédéric Taddeï présentait comme un scoop, lors de l’émission « Ce soir ou jamais » qu’il animait, le vendredi 19 avril dernier, le fait que la règle des 3 % de déficit budgétaire que la Commission européenne de Bruxelles édicte comme une règle d’or à laquelle tout État membre doit se soumettre sous peine de sanctions, résultait d’une grossière erreur de calcul opérée par des économistes américains de renom. Erreur fortuite ou délibérée ? Je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse. Quoi qu’il en soit, il s’agit, donc, d’une pure fiction, au nom de laquelle des traités ont été signés et des pays se retrouvent dans une crise économique majeure.

Est-ce étonnant ? À mes yeux, non. Le libéralisme, comme naguère le communisme, s’appuie sur des fictions présentées comme des vérités scientifiques. Leur maître-mot est le refus de se reconnaître comme idéologie. La guerre que mènent les multinationales contre les États bat son plein depuis la chute du mur de Berlin. L’État, avec sa structure, son organisation est un frein à l’expansion de ces sociétés multiformes qui ne ménagent aucun effort de lobbying pour les disloquer. Comment détruire un État ? En l’assujettissant à des lois supranationales qui l’affaiblissent ; c’est, en réalité, la première visée des institutions européennes qui sont, depuis le début, la proie du lobbying de ces sociétés tentaculaires. Ce sont elles qui ont inventé les paradis fiscaux, ce sont elles qui pillent les richesses des pays du tiers-monde, ce sont elles qui, sous le masque de l’innovation technologique, polluent d’objets inutiles la planète entière, détruisent les cultures, les savoir-faire des populations et génèrent la misère et l’insatisfaction. Pourquoi un gouvernement socialiste dont on attendait une lutte frontale contre ces monstres, se soumet-il à leurs diktats qui passent par le canal de l’Europe dont l’Allemagne a pris le contrôle ? C’est incompréhensible et terriblement décevant.

Dans le micro-organisme – les Éditions de la Différence –, au sein duquel je travaille, je vois la précarité à laquelle sont soumises les sociétés indépendantes, maisons d’édition ou librairies, face à l’emprise de plus en plus forte des nouveaux modes d’achat auprès de la multinationale Amazon qui se passera, sous peu, des éditeurs eux-mêmes et contrôlera, ainsi, le « marché » de la pensée. La presse, déjà, appartient à des groupes dont elle sert les intérêts. Le matraquage idéologique et la désinformation sont omniprésents et si vous, citoyen ou lecteur anonyme, ne prenez pas conscience de la situation pour y résister par les actes les plus simples de la vie de tous les jours comme, par exemple, commander vos livres auprès de la librairie la plus proche de chez vous, ne vous étonnez pas de la voir disparaître. _
Déjà, des pratiques opérées par ces firmes commencent à apparaître au grand jour : Apple supprime certains ouvrages jugés inconvenants de sa plate-forme de téléchargement, ou en caviarde une partie. Et, tenez-vous bien, cette censure est décidée par des robots, comme l’explique Bernard Joubert, auteur du Dictionnaire des livres et journaux interdits dans Livre Hebdo du 26 avril dernier. Dans ce même numéro, un compte rendu de l’enquête de Jean-Baptiste Malet, infiltré dans le centre d’expédition d’Amazon à Montélimar, en dit long sur les conditions de travail des employés et sur les méthodes utilisées pour assurer l’envoi des livres à domicile dans les délais imbattables, si prisés de la clientèle. Le livre qu’il publie chez Fayard, En Amazonie, infiltré dans « le meilleur des mondes », éclairera les gens pressés.

Pour aborder des aspects plus joyeux, avant d’en venir aux livres qui paraissent ce mois-ci à La Différence, je voudrais inciter tous ceux qui passent par Lisbonne à aller visiter l’Atelier-Musée Júlio Pomar qui vient d’ouvrir ses portes, rua do Vale, dans un des vieux quartiers de la capitale portugaise. Dans un ancien bâtiment, magnifiquement réaménagé par l’architecte Álvaro Siza Vieira, on pénètre dans l’univers de ce grand peintre avec qui La Différence a fait un grand nombre de livres et de nombreuses éditions d’estampes. La lumière naturelle, la beauté de l’espace, qui recompose celui d’un atelier, permettent au visiteur d’appréhender les tableaux des différentes périodes, les sculptures, les collages, les assemblages, les dessins comme un tout organique et lui donnent la sensation d’être invité dans un lieu privé et non dans un musée. C’est une des plus belles réussites qu’il m’ait été donné de voir.

Quatre livres paraissent, ce mois-ci, à La Différence.

Les Filles du cahier volé nous plongent dans la France de l’après-guerre. Régine Deforges et son amie, Manon Abauzit, rappellent la violence qui leur fut faite quand, dans la petite ville du Poitou, Montmorillon, où elles faisaient leurs études, les gens apprirent leur liaison amoureuse. Que deux jeunes filles couchent ensemble, c’était, à cette époque, une réalité inacceptable, un sujet d’opprobre et de rejet absolu. Ceux qui manifestent contre le mariage pour tous devraient s’en souvenir. Mais, sans doute, sont-ils les héritiers de cette société bien-pensante qui jetait l’anathème sur ceux qui ne vivaient pas comme eux. Régine Deforges fit de cette blessure une force et sa vie en témoigne. Leonardo Marcos a mené les entretiens avec les deux femmes et a entrepris de recomposer par des photographies l’atmosphère voluptueuse qui fut, alors, si méchamment salie. Sonia Rykiel dresse un beau portrait de Régine, cette femme qui, depuis son adolescence, a toujours dérangé, par sa beauté, par ses succès, par sa liberté.

La Maison de Marie Belland de Denis Langlois, auteur de nombreux essais et récits publiés pour la plupart au Seuil, nous transporte au cœur de l’Auvergne, dans un petit village reculé, nommé Cronce, où court une légende. Dans la forêt des environs se trouve une maison suspendue entre roc et ciel dont chacun atteste l’existence mais que personne n’a vue : la maison de Marie Belland. Dans le village, on dit aussi qu’un couple d’écrivains s’y est installé. La rumeur se nourrit d’elle-même jusqu’au jour où une lettre arrive à destination des locataires. Ce pli met le village en émoi car il devient impératif de situer la maison pour le délivrer à ses occupants. Très bien mené, ce récit, entre rêve et réalité, nous plonge dans l’univers rural qui devient plus lointain que l’autre bout du monde.

Hérétiques est le titre du roman de Jocelyne Laâbi. Avec un art de conteuse qui ne cède en rien à ceux de la grande tradition arabe, Jocelyne nous relate l’histoire des Qarmates qui fondèrent au IXe siècle, en Arabie orientale, un État qui défia durant cent quatre-vingts ans le puissant Empire abbasside. Issu d’une révolte d’esclaves, les Zenj, qui se rebellèrent contre des conditions de vie inhumaines, un mouvement révolutionnaire se propagea qui prit le nom de son chef, Hamdam Qarmat. Adepte de l’ismaélisme, habile propagandiste, cet homme fonda un État dont l’organisation politique et sociale tranchait radicalement avec celui de l’Empire. Il instaura un commandement collégial, une politique de justice sociale et de redistribution des richesses, un principe d’égalité, y compris entre les hommes et les femmes, et bannit la propriété privée. À partir de ces faits historiques complètement inconnus en Occident et largement occultés par les historiens arabes, dont seuls quelques épisodes ont été rapportés, principalement par des détracteurs, Jocelyne Laâbi, après une dizaine d’années de recherches, nous restitue cette histoire extraordinaire en comblant les lacunes par l’imagination.
Ne vous privez pas de lire ce livre passionnant, merveilleusement écrit, dont on pourrait tirer un film saisissant.

J’en terminerai par un petit essai remarquable qui paraît dans la collection « Politique » et s’intitule L’Échec , anatomie d’un tabou . Arrivé par la poste, écrit par un inconnu, Antonin Carselva, cette analyse au scalpel du pouvoir comme œuvre de mort collective, interroge et bouscule. « Le principal problème qui se pose aujourd’hui à l’humanité est de savoir comment on fait échec au jeu pervers de la domination, c’est-à-dire comment le réel humain reprend le contrôle sur le virtuel monétaire. Le monde entier est en état d’échec : un échec profond, fondamental, un échec moral et structurel. Cet échec, et le sentiment d’impuissance qui lui est associé, est au cœur du dégoût que suscite l’évolution du monde. L’agglomération urbaine, dans sa double excroissance verticale et horizontale, est là pour symboliser l’inflation parallèle de la richesse et de la misère (…) L’homme n’a plus accès à l’horizon. Il a les yeux rivés sur le présent qui le lamine. Il en a adopté les rites, les convictions urgentes, les petites satisfactions. Il a pris, lui, l’esclave, le parti des maîtres. Par sécurité. Il n’a jamais tant voulu être esclave. Les fenêtres qu’il ouvre projettent en lui un monde sans épaisseur. Les perspectives ont beau défiler en trois dimensions, l’écran reste plat. »
Lisez ce texte lucide et fervent. Il nous ramène au cœur de nous-mêmes.

C.L.


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