En août 2008, alertés par des voisins, les gendarmes découvrent le corps en décomposition d’un homme mort depuis des semaines dans une petite maison de Thoré-la-Rochette, près de Vendôme. Cet homme, je l’ai rencontré une fois. Il s’appelait Tony Duvert et était l’un des plus brillants espoirs de la littérature dans les années 70, soutenu avec constance par Jérôme Lindon des éditions de Minuit qui le publiera et lui confiera la direction de la revue éponyme pendant plusieurs années. C’était à Marrakech, en mars 1975, où il habita un temps et où j’avais été invité pour recevoir un prix littéraire. Le soir du banquet officiel, à la Mamounia, il avait surgi, sans doute amené par Jean-Pierre Tison qui le connaissait bien, et fit scandale ainsi que le rapporte Matthieu Galey dans son Journal : « Invité par raccroc, le jeune Tony Duvert a fait un esclandre épouvantable, jetant des bouteilles à la tête des invités, cassant des verres et insultant tout le monde. Au point que le gouverneur, qui était du dîner, voulait le faire coffrer. »
Le surlendemain, appréciant ses livres, j’avais demandé à Tison de le convier dans ma chambre. Il y avait là deux ou trois journalistes. Assis en tailleur sur la moquette, il dardait sur nous un brillant regard noir, me rappelant la phrase d’un critique qui, avisant Baudelaire dans un café, avait comparé l’expression de ses yeux à deux grains de café. Il ne se montrait guère loquace. Je ne me souviens plus de ce qui se disait mais gardais après coup l’impression d’un être inabordable pour l’homme que j’étais alors, et sans doute trop homme de lettres, tout entier qu’il était ramassé en boule sur lui-même, au plus étroit sur une énergie intérieure volcanique que l’on sentait prête à jaillir à tout moment bien qu’il se montrât alors conciliant.
Ecrit à vingt ans, Récidive, son premier livre, qui retraçait la fugue d’un adolescent et ses aventures sexuelles, retraçait sous le fantasme une séquence autobiographique ; le fermeté et la concision du style, un climat de constat rageur mais tenu, la singularité des situations à forte résonance érotique imposaient un ton, une inspiration insolite à la frontière de la désespérance.
D’autres livres suivirent que se prêtaient aux innovations à la mode après le travail de sape des structuralistes, typographie décalée, absence de ponctuation (Le Voyageur, Interdit de séjour), parfois d’une facture plus classique (L’Île atlantique, Journal d’un innocent) et toujours la même étonnante approche : fiévreuse, insolente, canaille, goguenarde et extrêmement sensuelle sous l’architecture d’un classicisme rude, d’une précision coupante, d’une audace intrépide. En 1973, le texte de quatrième de couverture de Paysage de fantaisie ne laisse rien ignorer de se démarche d’écrivain : « Ce roman contient, comme chacun de mes précédents livres, des obscénités homosexuelles, des violences, et même des passages amusants : autant de choses qui inspirent un dégoût légitime. (...) Les personnages de Paysage de fantaisie – le titre est celui d’un tableau, étrangement sadien, de Francesco Guardi – sont des enfants, c’est-à-dire un adulte moribond, puisque l’enfance n’existe pas. Car les enfants ne nomment par l’enfance ; leurs jeux même la nient, la tirent vers un ailleurs pourtant inhabitable : le monde adulte, la « réalité ». »
Grâce au soutient de Roland Barthes, membre du jury, l’ouvrage obtint le prix Médicis. L’auteur qui détestait les mondanités, la publicité, les rites du comme-il-faut littéraire, resta muet et fuit les journalistes avec l’aide de son éditeur. Pour fêter l’événement, un dîner avait été organisé avec les membres du jury. Mais, au cours de la soirée, alors qu’on évoquait les doits des enfants, Tony Duvert s’emporta violemment et prit à partie Roland Barthes.
Dans l’ouvrage qu’il lui a consacré (Tony Duvert, l’enfant silencieux), Gilles Sebhan écrit : « Tony était impossible. Avec sa famille. Avec Lindon. Avec tous ceux qui l’approchaient. Il était du genre à mordre la main qu’on lui tendait et dont il se méfiait toujours comme de la main officielle de l’autorité régnante, celle qui veut lui arracher les couilles avec des risettes et des mots doux (...) Cette manière d’être injuste et entier, cette absence folle de calcul, cet instinct de transgression absolue, de la loi, de l’ordre, du père et de l’ingratitude qui fatalement s’y attache, cette éruption toujours du volcan, c’était lui, c’était Tony.. »
S’en prenant aux praticiens qui publiaient chez Hachette une « Encyclopédie de la vie sexuelle », il publie, en 1973, son credo en matière de sexualité enfantine. Le texte de couverture le précise : « Le bon sexe illustré exprime des opinions malveillantes sur la famille, le mariage, les bébés, le pouvoir des parents, les bonnes mœurs, la société de profit, l’idéologie épicière qui réglemente les plaisirs tolérés et les jouissances interdites (...) Il faut reconnaître aux mineurs, enfants et adolescents, le droit de faire l’amour. De le faire, et non d’écouter les adultes en parler. » Il est douteux, en ces temps de traque pédophile, qu’un éditeur puisse aujourd’hui envisager d’oublier un tel ouvrage, voire certains autres titres de l’auteur.
En 1982 paraîtra sans grand succès le dernier roman de Tony Duvert, Un anneau d’argent à l’oreille. Ouis un linceul d’oubli, d’extrême solitude l’enveloppera, survivant un temps avec sa mère, puis seul dans le petit pavillon délabré avant qu’on ne découvre son corps dans un capharnaüm. Ses restes seront incinérés. « Je devais n’appartenir à personne n’avoir pas de nom ne servir à rien ne rien posséder être à la merci qui n’importe quoi déjà enterré... » lit-on dans Paysage de fantaisie, texte déstructuré, sorte de code Morse dont personne n’aurait pu recevoir les messages, encore moins les comprendre... Né pour l’insoumission, il était destiné à l’effacement. Une belle gloire de conteur emporté aurait dit Rimbaud.
(Pierre Kyria, extrait de Fins de partie, carnets intimes inédits).