Lettre février 2015 – Où sont les vivants ?

Colette Lambrichs

Est-ce l’ultime trait d’humour de Claude Michel Cluny d’être passé de vie à trépas le jour de la grande manifestation nationale ? Partir comme un chat sans déranger personne était bien dans ses manières. Son peu de foi en la nature humaine était si définitif qu’il avait depuis longtemps cessé d’attendre des autres quoi que ce soit. Son amitié n’en avait que plus de prix. Elle était un partage de ce que nous aimions : la littérature, la poésie, la peinture, la cuisine, l’Italie, les chats, la beauté, le rire. Il avait une manière d’évoquer les sujets de ses moqueries ou de ses affections par des sobriquets cocasses qui me faisaient pouffer. Je l’entends encore parler de « l’aigle de Corse », de « la pintade demi-deuil » ou de « la grosse dame en noir » qui ont fini par avoir une existence autonome dans nos conversations sur le milieu littéraire parisien, comme je l’entends me dire avec le plus grand sérieux qu’il choisirait « un Cingalais humide » – Cinghialo in umido – sur la carte d’un des restaurants toscans où nous étions attablés.
La plus grande partie de son œuvre littéraire a été publiée à La Différence, poésie, essais, fictions et son Journal littéraire, « L’Invention du temps » dont dix volumes sont d’ores et déjà parus. Un cercle de lecteurs inconditionnels la salue comme une des œuvres majeures de la seconde moitié du XXe siècle. Je pense qu’ils ont raison mais la littérature survivra-t-elle à la barbarie qui vient ? Son immense culture a permis qu’existe la collection « Orphée » qui compte aujourd’hui 256 titres de poètes du monde entier. Commencée en 1989 à l’initiative de Joaquim Vital, forcée de s’interrompre en 1998, reprise en 2012 grâce au rachat de son fonds par Claude Mineraud, qu’en sera-t-il demain ? Un site internet particulier lui sera prochainement dédié. Plus que jamais, il est nécessaire de montrer que depuis le début des temps humains, par-delà les cultures, les civilisations, les religions, les langues, une parole essentielle chante et s’écrit. « Orphée » rassemble ces voix et les fait vibrer dans toutes les langues du monde. À chacun d’œuvrer pour que cela continue car il est impossible de persévérer seul, sans ferveur, dans l’indifférence !

Le 12 février paraît Pour en finir avec l’Affaire Seznec de Denis Langlois. Le lancement du livre a lieu à Quimper, 91 ans après la condamnation de Seznec Joseph-Marie, dit Guillaume, aux travaux forcés à perpétuité. Pourquoi revenir une énième fois sur cette affaire vieille de près d’un siècle qui continue d’incarner dans la mémoire collective, l’erreur judiciaire ? Précisément pour cette raison, argumente Denis Langlois, qui fut le premier avocat de la famille, de 1976 à 1990, avant de devoir céder la place à d’autres défenseurs. Une justice respectée est indispensable au bon fonctionnement de la démocratie et c’est ainsi qu’il conclut le livre passionnant qui raconte l’histoire du crime inexpliqué du conseiller général Quémeneur et celle du procès à rebondissements qui s’en est suivi. Vingt ans après avoir démissionné du barreau de Paris, Denis Langlois fait avec ce livre captivant un retour brillant dans le domaine judiciaire.
C. L.

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