La rentrée entre ombres et lumières

Un roman français et un roman étranger paraissent à la Différence en cette rentrée 2014 : La Djouille de Jean Pérol et Troisièmes noces du Belge, Tom Lanoye, traduit du néerlandais par Alain Van Crugten.
La Djouille est le troisième roman de Jean Pérol qui termine avec ce livre une trilogie largement autobiographique commencée en 1998 avec Un été mémorable (Gallimard), poursuivie avec Le soleil se couche à Nippori, paru à la Différence en 2007.
Si les poèmes constituent l’essentiel de l’œuvre de Pérol, il dit dans ses romans la rage que la poésie ne peut traduire. Quelle rage ? Celle de l’homme éternellement pris au piège des forces qui, toujours, se jouent de lui. Que ce soit pendant la dernière guerre où l’auteur était enfant (Un été mémorable), au Japon où Pérol vécut une grande partie de sa vie comme attaché culturel (Le soleil se couche à Nippori), ou en Afghanistan où il a séjourné à l’époque de l’invasion soviétique et dont il fait un des terrains de son livre, l’autre étant les Cévennes, province française aujourd’hui désertée. C’est en Afghanistan que coule la Djouille, mot à la trompeuse sonorité française car il s’agit, là-bas, du ruisseau où se déverse tout dont on se débarrasse. À travers les amours de Fabien, jeune homme venant aider le vieux prof qui vit désormais seul dans sa propriété des Cévennes, le vieil homme revit une passion ancienne qui le poussa, jadis, à s’exiler en Afghanistan. Miroir des générations qui butent toujours sur les mêmes écueils : amours déçues et injustice sociale. Fabien échouera lui aussi dans la guerre afghane. Beauté des paysages, noirceur des hommes, absurdité des guerres, rien n’empêche le monde de continuer sa course erratique. Jean Pérol a l’art et la manière de nous conter, transfigurés, des pans de sa vie.
Troisièmes noces est le quatrième roman de Tom Lanoye que publie La Différence. Cet auteur, véritable vedette en Flandres, a déjà conquis la Belgique francophone et étend sa notoriété en France à chaque publication. Sa verve caustique a une force de vérité à la fois drôle et tragique qui entraîne le lecteur à voir le monde qui l’entoure dans sa lumière cruelle. Le mariage, arrangé moyennant finances, d’une Africaine sans papier avec un homosexuel endeuillé et désargenté aurait pu se dérouler en France mais pas la manière dont il est raconté. Comme l’écrit Guy Duplat dans La Libre Belgique « Sa verve, son talent ne s’embarrassent pas de pudibonderies. Ses descriptions quasi scatologiques de la déchéance du père dans un home et les quelques scènes de sexe gay, jusqu’à l’acrobatique épisode de sexe à trois avec double pénétration, ne font pas dans la bondieuserie. Mais l’essentiel n’est pas là. »
Dans cette histoire banale et sordide, l’argument sert de prétexte à une peinture sociale au vitriol. La misère des pays riches, la Belgique en l’occurrence, y est décrite au scalpel, la petitesse le disputant à la laideur au milieu d’une réglementation pointilleuse et bouffonne. On rit, on frémit de dégoût d’appartenir à ce monde hypocrite et cadenassé dont la violence filtre à travers les bons sentiments et les procédures tatillonnes et absurdes. Tom Lanoye n’est pas tendre envers ses compatriotes qui ne sont que de pauvres humains condamnés à la grisaille de jours sans soleil. Heureusement pour eux, il y a l’Afrique qui entre par effraction et apporte la vie.
En Belgique, la conscience que Tom Lanoye est un écrivain véritable dont les livres dégagent une force et posent un regard aigu et décapant sur le monde devient une évidence.
Comme rares sont les occasions d’afficher une quelconque fierté d’être de nationalité belge, je saisis celles qui me sont offertes en saluant avec grand chagrin la mémoire de Simon Leys, alias Pierre Ryckmans, autre « grande pointure » de mon pays. Est-ce d’avoir lu en vacances Le Studio de l’inutilité et Orwell ou l’horreur de la politique, récemment parus en poche chez Flammarion, qui me fait mesurer l’étendue de la perte, pour la littérature, la pensée, le jugement, la joie intellectuelle, d’un écrivain tel que lui ? Peut-être. En ces temps de décervelage intensif où l’on réduit toute œuvre littéraire à sa valeur vénale, une voix comme la sienne manquera plus que jamais. Il avait préfacé pour La Différence Stèles de Victor Segalen, deuxième volume de la collection « Orphée » et nous lui faisions parvenir les publications qui pouvaient l’intéresser. Je l’ai, hélas, très peu connu, croisé seulement quelquefois à Bruxelles avant qu’il ne parte pour la Chine et que je réside à Paris. Les vieux clivages entre les universités de Louvain et de Bruxelles ont empêché beaucoup de rencontres fructueuses, comme aujourd’hui encore, entre francophones et flamands. Pourtant, en français comme en néerlandais, il y a une férocité, un humour et un goût de la vérité crue qui indiquent davantage l’appartenance à un pays commun que les divisions instrumentalisées.
Bonne rentrée à tous

C.L.

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