LETTRE DÉCEMBRE 2014 - IN MEMORIAM MARCEL PAQUET

Colette Lambrichs

Marcel Paquet est mort le 22 novembre 2014, en Pologne. En Belgique comme en France, personne n’a signalé sa mort comme s’il n’avait pas existé. L’injustice des intellectuels, des pairs, comme on les appelle, n’a rien à envier à celle des sans-grades. Elle est même peut-être pire. Marcel Paquet était un être dérangeant. Philosophe brillant qui connaissait comme personne les grands textes de la pensée occidentale depuis Platon jusqu’à Heidegger, il avait fondé les Éditions de la Différence avec son ami Joaquim Vital au début de 1975. Je l’ai connu à cette époque. Il revenait de Tunis où il avait succédé à Michel Foucault, à la chaire de philosophie. Son premier livre, L’Enjeu de la philosophie, qui paraîtrait au troisième trimestre de 1976, était achevé.
L’amitié de Patrick Waldberg ouvrit à Marcel, comme à Joaquim Vital, deux esprits nourris essentiellement de philosophie et de littérature, les voies de l’art et de la peinture. La fréquentation de Max Loreau, les discussions autour de Dubuffet et de l’art brut, avaient déjà ancré chez Marcel un intérêt philosophique pour les arts plastiques, les rencontres avec André Masson, de Chirico, Clerici, Max Ernst, Stanislao Lepri, Leonor Fini, du cercle des peintres que fréquentait Patrick Waldberg, firent le reste. Son deuxième livre, Saturne et Jupiter, paru en 1977, témoigne de cet intérêt qu’il développa tout au long de sa vie dans ses essais sur Michel Journiac, Magritte, Bram Bogart, Botero, Paul Delvaux et, plus récemment, Amann.
Une autre veine de son talent d’écrivain se manifeste dans trois petits textes de fiction qui gardent toute leur virulence : Merde à Jésus (1989), L’Affaire Socrate (1989) et Marie et les Jean (2009). Profondément réfractaire à tout esprit religieux, il poursuivait le combat jamais achevé de la raison contre l’obscurantisme toujours prêt à renaître, combat philosophique mais aussi politique comme en témoignent ses essais, Le Fascisme blanc, mésaventures de la Belgique (1998), Nous autres Européens (2004), Platon, l’éternel retour de la liberté (2007). Je me souviens d’une séance homérique au Théâtre Poème à Bruxelles où il avait été invité par Monique Dorsel à l’occasion de la parution du Fascisme blanc et où il s’en fallut de peu qu’on en vînt aux mains mais Marcel était trop marginal pour vraiment faire peur aux bourgeois. En écrivant ces mots, je me demande si je n’ai pas tort parce qu’il eût été logique que l’Université Libre de Bruxelles qui l’avait formé lui confiât une chaire de professeur car enseigner la philosophie, ce qu’il fit pour ses proches et, en fondant à Charleroi, l’École européenne de philosophie, était aussi un de ses talents. Pourquoi ne le fit-elle pas ? Le milieu ouvrier dont il était issu, sa vie errante et désargentée ne sont pas les voies d’accès convenables aux grandes institutions. Je dirai pour conclure « Tant pis pour elles » car, après la mort de leurs auteurs, les œuvres restent.
C. L.

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